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L'affaire Bettencourt
ravive le débat sur le bouclier fiscal
le 02.07.10 | 22h23
On ne touche pas au bouclier fiscal", tonnait encore Nicolas Sarkozy en mars
dernier. Le président de la République manque en effet rarement l'occasion
de railler les promoteurs d'une taxation des plus riches : "S'il suffisait
d'augmenter les impôts pour qu'il y ait de la justice sociale, depuis des
années qu'on augmente les impôts gauche et droite confondues, on devrait
être le pays le plus juste au monde !"
Mais le dernier rebondissement de l'affaire Woerth-Bettencourt éclaire d'un
nouveau jour l'efficacité de la loi TEPA d'août 2007. Ce texte, figure de
proue des premiers mois du quinquennat de Nicolas Sarkozy, est censé
encourager les Français les plus riches à rapatrier dans l'Hexagone des
capitaux placés dans des pays à la fiscalité plus douce. Liliane
Bettencourt, 17e fortune de la planète, selon le classement Forbes, a reçu
de l'État, en 2008, un chèque de 30 millions d'euros au titre de ce
mécanisme fiscal. Les enregistrements publiés par Mediapart ont démontré
qu'alors que l'administration française versait un chèque à la milliardaire,
elle était soupçonnée de soustraire à l'administration fiscale plusieurs
dizaines de millions d'euros, cachés sur des comptes suisses.
5 % DU TOTAL DU BOUCLIER FISCAL
Le bouclier fiscal permet à tout contribuable dont le total des
contributions directes excède 50 % des revenus déclarés au fisc après
déductions de réclamer un remboursement. Selon des chiffres officiels, le
bouclier fiscal a coûté 600 millions d'euros à l'Etat en 2008. Environ 14
000 personnes en ont bénéficié, et parmi elles moins de 1 000, ayant un
patrimoine supérieur à 15 millions d'euros, ont reçu 400 millions d'euros.
Ces personnes ont reçu du fisc près de 400 000 euros en moyenne. La somme
versée à Liliane Bettencourt représente 5 % du total du bouclier fiscal.
Cette nouvelle affaire Bettencourt illustre une réalité déjà dénoncée par la
Cour des comptes, alors présidée par Philippe Seguin, dans un rapport publié
en mars 2009, qui souligne que ces réductions d'impôt ont contribué au
développement de stratégies d'optimisation fiscale : "Elles ont pu
constituer parfois un effet d'aubaine davantage qu'une mesure d'incitation."
La mise en place du bouclier fiscal a ainsi incité certains ménages à
"réorganiser leur patrimoine et leurs revenus pour minimiser ces derniers et
réduire ainsi leur plafond d'imposition directe". Dans certains cas, le
bouclier fiscal permet à des contribuables fortunés d'être exonérés, non
seulement de l'ISF, mais aussi d'autres impôts directs comme les taxes
foncières et d'habitation. "Si de nouveaux prélèvements sur le patrimoine
devaient être institués, la question du niveau du bouclier fiscal mériterait
d'être posée", notait la Cour des comptes.
Quatorze contribuables disposant d'un patrimoine de plus de 16 millions
d'euros et ayant un revenu fiscal de référence de moins de 3 428 euros se
sont même vu rembourser 220 000 euros chacun. Il s'agit de rentiers ou de
contribuables recourant massivement aux niches fiscales pour faire baisser
le montant de leurs revenus pris en compte dans le bouclier.
"L'UMP OFFRE DES MILLIONS À SA
CLIENTÈLE VIA DES CADEAUX FISCAUX"
"Plus on est riche, plus le remboursement est important. C'est pour cela que
le bouclier est le symbole de l'injustice fiscale", souligne Vincent Drezet,
secrétaire national du Syndicat national unifié des impôts (SNUI).
"L'impôt est au cœur du pacte républicain, rappelle Jean Arthuis, sénateur
centriste, président de la commission des finances. Il est impératif de le
simplifier, afin qu'il soit transparent pour tous avec une règle stable. Je
réclame depuis des années une suppression de l'ISF et l'instauration d'une
tranche supplémentaire pour les plus hauts revenus ainsi qu'une TVA
sociale."
"Pendant que l'UMP offre des millions d'euros à sa clientèle via des cadeaux
fiscaux, les populations les plus modestes sont appelées à compenser",
estime Arnaud Montebourg, député socialiste et président du conseil général
de Saône-et-Loire. "Lorsque je réclame 30 millions d'euros à François Baroin
pour le paiement de la part de l'État de l'allocation personnalisée
d'autonomie, on me les refuse sous prétexte que les caisses sont vides.
C'est aussi la somme qu'on a offert à Mme Bettencourt."
"JE ME SERAI BIEN PASSÉ DE TOUT CELA"
"Moraliser le capitalisme, c'est donc pour le gouvernement de verser à ceux
qui n'arrivent même plus à quantifier leur fortune l'équivalent de la
création de 700 postes d'enseignants ou de 1 200 postes d'infirmiers. 30
millions d'euros, c'est 1 500 retraités à 1 500 euros par mois pendant un
an. 30 millions d'euros, c'est aussi le coût moyen de la construction de
trois collèges", raille pour sa part Benoît Hamon, porte-parole du Parti
socialiste.
Le bouclier fiscal de Nicolas Sarkozy pourrait finalement être une nouvelle
victime collatérale de l'affaire Woerth-Bettencourt. "Je me serai bien passé
de tout cela", lâchait le président de la République, mercredi 30 juin,
devant quelques parlementaires.
Eric Nunès |