« L’action publique
sous pression »
Vincent Drezet, secrétaire national de l’Union SNUI-SUD Trésor
Solidaires, estime que le projet de loi de finances pour 2012 a un effet
contre-productif sur l’économie et renforce les inégalités.
Article paru dans
Politis n° 1173
En débat à l’Assemblée nationale jusqu’au 16 novembre, le projet de loi de
finances pour 2012 poursuit un objectif de réduction des dépenses de l’État.
Vincent Drezet, secrétaire national de l’Union SNUI-SUD Trésor Solidaires,
conteste ce choix.
Le budget pour 2012 s’inscrit dans une logique de retour à l’équilibre
des finances publiques. Les objectifs vous paraissent-ils tenables ?
Vincent Drezet : Pourquoi le gouvernement veut-il forcer à un retour
rapide à l’équilibre des finances publiques ? Il faut certes l’envisager,
mais sur un long terme, vu l’ampleur de la crise et des besoins. Et réduire
le déficit ne veut pas forcément dire compression des coûts. Pourquoi ne pas
utiliser les moyens de la relance par l’investissement public ? Certaines
dépenses socialement utiles génèrent une activité économique et donc des
recettes qui réduiront le déficit public.
Ce n’est pas la voie empruntée par le gouvernement. Celle qui a été retenue,
qui est déjà un échec, consiste à prescrire plus de rigueur là où l’on a
déjà imposé un retrait de l’action publique et un recul de la protection
sociale. Dans le passé, cela n’a pas eu d’effet économique positif, et on
sait que les effets sociaux ont été dévastateurs ! De ce fait, on peut
s’interroger sur la légitimité des choix gouvernementaux et sur leur
efficacité.
Mais la perspective gouvernementale est d’appliquer une règle d’or
d’équilibre des finances publiques exigée par l’Union européenne…
Le choix du gouvernement consiste à réduire les dépenses publiques et à
augmenter quelques prélèvements, pour la plupart injustes. Cela risque
d’avoir un effet contre-productif sur le plan économique et cela ne rétablit
pas davantage de justice sociale.
Ce choix préexistait avant la crise parce que l’école néolibérale considère
que l’État est le problème. La crise sert de prétexte pour instituer un
ordre économique où s’exerce une pression constante sur l’action publique.
On le voit avec le débat en France sur la règle d’or et la réduction rapide
des déficits publics, mais aussi avec l’instauration du Semestre européen et
du Pacte pour l’euro.
De plus, la réduction des moyens pèse sur la bonne gestion de l’impôt et sur
la détection de la fraude. On a perdu plus de 16 % des effectifs depuis 2002
à la direction générale des Finances publiques. Or, on considère que la
fraude et l’évasion fiscale représentent entre 45 et 55 milliards d’euros
par an. C’est considérable ! Cela représente le niveau du déficit public
avant la crise et cela se retourne contre l’intérêt général.
Les nouvelles mesures fiscales et certaines taxes s’inscrivent-elles dans
la continuité ?
La compression des dépenses publiques est à l’œuvre depuis plusieurs années
avec notamment la révision générale des politiques publiques (RGPP). Sur la
partie des recettes, un saupoudrage fiscal a été survalorisé médiatiquement,
notamment la contribution sur les hauts revenus. L’orientation, en fait, n’a
pas changé : on privilégie toujours un certain nombre d’impôts qui pèsent
sur la consommation, taxes sur les alcools, les boissons sucrées… On
privilégie aussi un rabotage uniforme de quelques niches fiscales sans
regarder en profondeur la structure des impôts, qu’il s’agisse de l’impôt
sur le revenu, sur les sociétés, ou la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), et
sans examiner le véritable rapport coût-efficacité. Il y a déjà eu un coup
de rabot l’année dernière, dans une pure logique budgétaire, comme
l’imposition de la moitié des indemnités journalières et la suppression
d’une demi-part pour plus de 2 millions de contribuables célibataires,
divorcés ou veufs. Ce ne sont pas des niches : les « vraies » niches sont
celles qui sont volontairement utilisées par les contribuables. Elles sont
globalement concentrées sur peu de contribuables et creusent les injustices
fiscales. Ce faisant, on maintient de véritables privilèges fiscaux sans se
préoccuper de leurs effets sociaux et économiques.
La contribution « exceptionnelle » sur les hauts revenus répond-elle à
des principes d’équité ?
Les mauvais comptes de la droite
Le gouvernement affirme que la France « dispose de tous les atouts pour
renouer avec une dynamique de croissance plus forte » l’année prochaine et
promet 11 milliards d’euros d’efforts budgétaires en 2012 pour compenser la
révision à la baisse de sa prévision de croissance (1,75 % prévu en 2012).
François Fillon invoque le respect des engagements de la France sur le
déficit public, qui devrait être réduit à 4,5 % du PIB. Pour Xavier Timbeau,
directeur du département Analyse et Prévision de l’Observatoire français des
conjonctures économiques (OFCE), le projet de loi de finances en débat à
l’Assemblée nationale « amputera la croissance de 1,5 point de PIB en 2012
». Le plan d’économie ne suffirait donc pas. L’austérité budgétaire est en
train de plomber les prévisions de rentrées fiscales.
On peut se satisfaire a minima du fait qu’il y a un débat sur l’imposition
des grandes fortunes, montrant par exemple que les revenus du 1 % des
Français les plus riches ont augmenté massivement ces dernières années. Pour
mémoire, entre 2004 et 2008, les revenus des 0,1 % des Français les plus
riches se sont accrus de 19 %, quand dans le même temps les revenus de 90 %
de la population n’ont augmenté que de 5 %.
Mais cette contribution est une montagne qui va accoucher d’une souris. Elle
représentera moins de 1 % du rendement de l’impôt sur le revenu. C’est une
réponse particulièrement décalée, parce que, si on avait maintenu en 2000 le
barème de l’impôt sur le revenu, il rapporterait aujourd’hui près de 16
milliards d’euros en plus par an. Ainsi, depuis 2000, on aurait
cumulativement récupéré 127 milliards d’euros, c’est-à-dire plus de 40 % du
budget de l’État.
Si l’on ajoute les baisses en matière de fiscalité du patrimoine (la loi
Tepa), on s’est privé de 2 milliards d’euros par an. La récente réforme de
l’impôt sur la fortune s’est traduite par une perte pour l’État de plus de 2
milliards d’euros. Et si on y ajoute un certain nombre de niches fiscales
concernant notamment les catégories les plus aisées, on voit qu’une grande
partie de la dette est une « mauvaise dette ».
Pendant plusieurs années, on nous a dit que ces allégements fiscaux
redonneraient du pouvoir d’achat aux bénéficiaires des baisses, que cela se
traduirait par plus d’investissements et plus d’emplois. Aujourd’hui, on est
obligé de constater qu’il n’y a pas eu d’impact positif. Au contraire, cela
a alimenté la dynamique des inégalités.