L'Express du
07/02/2005
Etat-Sécurité sociale
Le tour de passe-passe

par Corinne
Lhaïk
Le premier donne, la seconde
reprend: d'un côté, l'impôt sur le revenu diminue;
de l'autre, les prélèvements sociaux augmentent. Et
voilà pourquoi les Français ne croient guère aux
promesses fiscales
Si la baisse de l'impôt est
sujette à controverse, c'est, notamment, parce
qu'elle est difficile à mesurer. On a le choix
entre deux méthodes. D'abord, le fameux taux de
prélèvements obligatoires, devenu enjeu du débat
politique, surtout pertinent sur le long terme
(voir le tableau). Ensuite, le calcul, en
milliards d'euros, des économies réalisées par les
contribuables après une décision politique de
baisse ou d'exonération. «Economiser» ne signifie
pas forcément «payer moins». Exemple: les taux du
barème de l'impôt sur le revenu (IR) ont baissé en
moyenne de 9% depuis 2002, mais, globalement, les
Français acquittent plus d'IR puisque la masse de
leurs revenus a - heureusement - progressé.
Que l'on regarde un quart de
siècle en arrière ou que l'on dresse le bilan
fiscal de Jacques Chirac à mi-quinquennat, le
constat est à peu près le même: réduction relative
de la ponction de l'Etat, hausse des prélèvement
sociaux. «En deux ans et demi, les impôts n'ont
pas baissé. En gros, ce que vous ne payez plus en
termes d'impôt sur le revenu, vous l'acquittez en
CSG supplémentaire», souligne Philippe Marini,
sénateur UMP de l'Oise. «Il n'y a pas de baisse, à
l'exception de celle de l'impôt sur le revenu; en
revanche, les droits indirects et la CSG
augmentent», renchérit Didier Migaud, député
socialiste de l'Isère. Que ce diagnostic soit
partagé - même si Marini approuve la diminution de
l'IR quand Migaud la déplore - explique
l'incrédulité des Français. Voici en quoi elle est
fondée.
1. Oui, l'Etat
a baissé ses impôts
Ce recul concerne,
essentiellement, l'impôt sur le revenu. Il a pris
deux formes. D'abord, la réduction des taux du
barème. Ainsi, le plus élevé est passé de 53,25
(en 2001) à 48,09% (en 2004) et le plus bas de
8,25 à 6,83%. Au total, une économie de 5
milliards d'euros pour les contribuables. Ensuite,
des incitations ciblées en faveur du crédit à la
consommation, des emplois à domicile, etc. Soit un
gain de 900 millions d'euros. En fait, le
gouvernement Raffarin a continué le travail entamé
par Edouard Balladur en 1993, prolongé par Alain
Juppé en 1996 et repris avec éclat par la gauche:
Laurent Fabius, ministre de l'Economie, a réduit
l'impôt sur le revenu de 7,3 milliards d'euros.
Cette démarche semble toutefois abandonnée au sein
du PS… «Nous avons diminué l'IR, mais aussi
d'autres impôts, comme la TVA. Aujourd'hui, nous
ne nous engageons pas sur des baisses d'impôts»,
affirme Didier Migaud.
Par ailleurs, le gouvernement
Raffarin a augmenté de 410 millions d'euros la
prime pour l'emploi (PPE), créée par son
prédécesseur pour les salariés modestes. Elle
vient en déduction de leur impôt sur le revenu, de
leur CSG et de leur CRDS (contribution au
remboursement de la dette sociale) ou leur est
versée sous forme de prestation. Enfin, le
patrimoine bénéficie d'un allégement substantiel,
avec notamment la mesure Sarkozy sur les
successions (exonération de droits jusqu'à
100 000 € de patrimoine).
2. Mais la
Sécurité sociale ponctionne davantage
Entre 1980 et 2003, le poids de
ses prélèvements et de ceux des autres organismes
sociaux s'est alourdi de plus de 3 points, passant
de 18,4 à 21,8% du PIB. Le gouvernement de
Jean-Pierre Raffarin prolonge la tendance. Certes,
ces hausses s'inscrivent dans des réformes
d'ensemble (retraites en 2003, assurance-maladie
en 2004). Mais les bienfaits de celles-ci sont à
venir, les conséquences négatives de celles-là
sont déjà tangibles. La hausse de la CSG
représente à elle seule 2,2 milliards d'euros,
répartis sur plusieurs types de contribuables:
salariés, retraités imposables, épargnants et
adeptes des jeux.
Par ailleurs, les
fonctionnaires vont acquitter 1 milliard d'euros
au titre d'une nouvelle cotisation pour leur
retraite complémentaire. Au moins auront-ils un
jour la satisfaction de recevoir quelque chose en
retour. En revanche, les abonnés au gaz et à
l'électricité trouveront saumâtre, au nom de la
même réforme, cette «contribution tarifaire» qui
va bientôt apparaître sur leur facture: un
prélèvement obligatoire de plus! «Mais pas de
hausse pour le consommateur, car cette somme
figure déjà dans le prix payé, elle est simplement
“extériorisée”, affirme Bernard Brun, président de
l'Union française de l'électricité. Elle
représentera entre 1 et 2% de la facture.»
Raisonnement exclusivement valable pour 2005:
au-delà, rien n'est garanti.
Alors, la gestion du social
serait laxiste et celle de l'Etat vertueuse? C'est
oublier que les décisions relèvent souvent des
mêmes responsables: le gouvernement, qui accorde
d'un côté la baisse de l'IR et impose de l'autre
la hausse de la CSG. Et les liens financiers entre
l'Etat et la Sécu sont nombreux et complexes.
Seuls les régimes sociaux gérés de manière
paritaire par le patronat et les syndicats, comme
l'Unedic et l'Arrco-Agirc, bénéficient d'une
certaine autonomie. Elle est toute relative quand,
par exemple, Jean-Louis Borloo, ministre de la
Cohésion sociale, décide de réintégrer les
«recalculés» parmi les allocataires de l'Unedic.
De toute façon, les mêmes causes produisant les
mêmes effets (hausse du chômage, vieillissement de
la population), les cotisations décidées par les
partenaires sociaux ont aussi augmenté. Par
exemple, celles versées à l'Unedic ont été
relevées à deux reprises en 2002 et 2003, passant
de 2 à 2,4% (part du salarié).
3. Alors, qui
gagne et qui perd?
Notre tableau montre que,
globalement, pour les ménages, hausses et baisses
s'équilibrent. Mais chaque contribuable est un cas
d'espèce. A priori, les redevables de l'IR (15,7
millions de foyers fiscaux) sont gagnants. Parmi
eux, les plus hauts revenus sont les mieux lotis.
C'est la logique d'un impôt progressif. «Je
regrette que le gouvernement et sa majorité
n'assument pas davantage ce choix, estime Philippe
Marini, quand on veut encourager la créativité et
le dynamisme, on ne peut pas dépasser un certain
niveau de taux de taxation sur les personnes.»
Selon les calculs du
Syndicat national unifié des impôts (Snui),
un foyer déclarant 100 000 € en a économisé 3 361
grâce aux baisses intervenues depuis 2002. Et ce
gain est 17 fois supérieur à la CSG supplémentaire
(environ 190 € de plus par an) qu'il acquitte sur
son salaire depuis le 1er janvier. Mais ses
revenus financiers supportent une ponction sociale
supplémentaire de 1 point (0,7 pour la CSG et 0,3
pour la loi sur la dépendance). A l'autre bout de
l'échelle, celui qui perçoit 12 000 € par an et
bénéficie de la PPE est aussi gagnant: il aura
économisé 510 € grâce à la montée en charge de
cette prime, depuis 2002
(calculs du Snui), une somme 22 fois
supérieure à la ponction supplémentaire de CSG
(23 € par an). Mais lui aussi paiera plus de CSG
sur son patrimoine, sauf s'il se résume à un
livret A (et produits assimilés). En revanche,
ceux qui n'acquittent pas l'IR et ne touchent pas
la PPE - 11 millions de foyers - subissent les
hausses sans compensation. Même si chacune d'elles
reste modeste, leur accumulation donne un
sentiment d'accablement: cotisation Unedic,
essence, revenus de l'épargne, etc. Sans compter
les ponctions dues à la fiscalité locale, très
variables selon la géographie. Finalement, une
seule augmentation peut être évitée: celle du
tabac. Il suffit… d'arrêter de fumer! Entre 2002
et 2004, le prix du paquet de 20 cigarettes est
passé de 3,60 à 5 €. Jusqu'en 2003, une hausse de
1 € générait 80 centimes de recettes
supplémentaires. Depuis janvier 2004, une
augmentation ne rapporte plus rien du tout: les
prix ont atteint un tel niveau que les
consommateurs renoncent au tabac (c'était le but
recherché) ou recourent à la contrebande (ce qui
l'était moins).
4. A qui
profite la baisse des charges sociales?
Elles ont reculé de 5 milliards
d'euros depuis 2002. En termes comptables, cette
somme a bénéficié aux entreprises qui ont réduit
d'autant leurs versements à l'Urssaf. Le
gouvernement affirme que cet argent profite, en
réalité, aux ménages: parce que ces baisses de
charges ont été calibrées de manière à compenser
la hausse du salaire minimum décidée dans le cadre
de l'harmonisation des différents Smic issus de la
loi sur les 35 heures. Ces 5 milliards ayant
permis une progression du pouvoir d'achat, ils
s'analysent, en termes économiques, comme un
avantage pour les salariés concernés et non pour
leurs employeurs.
L'argument est juste, mais ce
gain sur les fiches de paie, s'il est financé sur
fonds publics, ne doit rien à une réduction
d'impôts. Et quand le relèvement volontariste du
Smic aura été absorbé par les entreprises (le
dernier volet, 5,5%, est prévu pour le 1er juillet
2005), la baisse des charges continuera de
s'appliquer. Elle devrait même être amplifiée,
puisque Jacques Chirac a demandé - vœux aux forces
vives, le 4 janvier - que toutes les cotisations
patronales qui frappent le Smic disparaissent
d'ici à trois ans. Pour éviter une «trappe à bas
salaires» - les employeurs maintiendraient leurs
salariés au Smic - les rémunérations un peu
supérieures à ce minimum seraient aussi
concernées.
5. La baisse
de l'impôt sur le revenu peut-elle se poursuivre?
Jacques Chirac a annoncé sa
reprise (après une interruption dans le budget
2005). Hervé Gaymard, ministre de l'Economie, l'a
chiffrée (Europe 1, le 9 janvier), estimant que le
respect de la promesse présidentielle - réduction
de 30% entre 2002 et 2007 - était «réalisable». Il
reste 21% à effectuer, ce qui suppose d'y
consacrer 10 milliards d'euros étalés sur deux
années, 2006 et 2007, soit 5 milliards d'euros par
an. Or l'addition pour 2006 est déjà très lourde:
de 1 à 6 milliards d'euros pour faire disparaître
les charges sociales au niveau du Smic et autour;
4,3 milliards pour honorer des mesures déjà votées
(budget 2004, 2005, etc.); 2 milliards d'euros
supplémentaires si nos partenaires européens
acceptent la baisse de la TVA (de 19,6 à 5,5%)
dans la restauration (on le saura au cours du
second semestre 2005). Voilà une grosse douzaine
de milliards d'euros à trouver pour la seule année
2006. Avec une autre contrainte: dénicher 7,7
milliards d'euros pour remplacer la soulte versée
par EDF, une recette exceptionnelle qui a permis
de réduire les déficits publics pour 2005. Un
exploit herculéen si, comme l'a promis
Jean-François Copé (Le Grand Rendez-vous d'Europe
1, le 30 janvier), «la baisse des impôts, c'est
une dépense comme une autre, elle sera gagée sur
des économies». Ce que conseille d'ailleurs
vivement Nicolas Sarkozy, président de l'UMP.
Aussi Copé se refuse-t-il à annoncer tout objectif
chiffré. Si baisse il y a en 2006, elle risque
donc d'être symbolique, de l'ordre de 1%, soit 500
millions de mieux pour les contribuables.
6. La hausse
des prélèvements sociaux va-t-elle continuer?
Oui. Une hausse des cotisations
d'assurance-vieillesse inscrite dans la réforme
des retraites est déjà prévue pour 2006: 0,2% de
plus, soit 750 millions d'euros (dont la moitié à
la charge des salariés). Le plus lourd est à
venir: la loi Fillon du 21 août 2003 ne finance
que le tiers des 15 milliards prévisibles de
déficit du régime de retraite des salariés. Les 10
milliards manquants proviendront d'une nouvelle
hausse des cotisations. Selon un scénario
vertueux, elle serait compensée par une baisse
équivalente des prélèvements Unedic, grâce au
recul du chômage. Cet espoir - fondé sur le
raisonnement démographique - n'a plus que trois
ans pour se concrétiser: c'est en 2008 qu'il
faudra, au vu de prévisions économiques révisées,
prendre une décision sur les 10 milliards. Enfin,
la réforme de l'assurance-maladie comporte, outre
la hausse de la CSG, un maintien de la CRDS
au-delà de 2014 (sa date d'extinction prévue) et
pour une durée non déterminée. Ce prélèvement
«provisoire» créé par Alain Juppé en 1996 et déjà
prolongé par son successeur à Matignon, Lionel
Jospin, semble avoir la vie longue. Les Anglais
n'ont pas tout à fait tort quand ils disent que
rien ne dure éternellement sauf la mort et les
impôts!
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