omme la Belgique, l'Italie
et l'Allemagne, la France est à son tour tentée de fermer les yeux sur
l'évasion fiscale en autorisant le retour faiblement taxé des capitaux
illégalement placés à l'étranger. En levant ce tabou, jeudi, lors de son
intervention télévisée, Jean-Pierre Raffarin a pris soin d'éviter le
gros mot «d'amnistie». Cette mesure, justifiait-il, servira à une bonne
cause : alimenter les fonds destinés à financer des programmes de
«cohésion sociale» préparés par le ministre de l'emploi Jean-Louis
Borloo. Le gouvernement, a expliqué le Premier ministre, souhaite
trouver «des moyens extra-budgétaires pour financer notre politique de
cohésion sociale», en s'inspirant notamment d'une «initiative allemande»
de rapatriement des capitaux, qui seraient taxés de manière forfaitaire,
dans une fourchette de 15% à 25%.Le
locataire de Matignon n'a pas convaincu grand-monde. L'opposition crie
au loup et le patronat doute de l'efficacité d'une telle mesure. Le
porte-parole du PS Julien Dray a ainsi accusé vendredi le gouvernement
Raffarin de «préparer une amnistie fiscale» pour ceux qui «truandent
avec les capitaux». Selon le porte-parole du PS, une taxe prélevée sur
des capitaux rapatriés rapportera «beaucoup moins que les impôts que
(les propriétaires de ces capitaux) auraient eu à payer s'ils étaient
restés dans le pays». «Inefficace et immoral», a jugé pour sa part le
premier secrétaire du PS, François Hollande, selon lequel on ne finance
pas «la solidarité par l'argent de la fraude». Matignon rejette l'idée
qu'une telle mesure puisse être assimilée à une «amnistie fiscale
déguisée», comme l'affirme également le Syndicat national unifié des
impôts (Snui) et soutient qu'un taux
d'imposition de 15% à 25% représente «quand même une punition».
Le président du Medef, Ernest-Antoine Seillière
s'est montré sceptique quant à l'efficacité d'un tel dispositif. «Si les
gens sont partis avec de l'argent en trichant, c'est tout de même parce
que la fiscalité est devenue tellement insupportable que beaucoup ont
cru devoir le faire, a-t-il commenté vendredi matin sur Europe 1. Pour
qu'ils reviennent et que ça rapporte de l'argent, il ne faut pas se
faire d'illusion a expliqué le patron des patrons. Si la fiscalité sur
le patrimoine reste au niveau où elle est, notamment l'impôt sur la
grande fortune, qui est confiscatoire, les gens ne vont évidemment pas
être extrêmement tentés.» Même tonalité chez un des rares patrons à
s'être exprimé sur le sujet, Jean-Philippe Thierry, Pdg de l'assureur
AGF (Allianz), qui estime que c'est certes «une bonne idée» mais qu'il
faut également s'attaquer aux causes de l'évasion fiscale.
Au final, seule l'UMP semble approuver une des
rares mesures nouvelles sorties du chapeau du Premier ministre jeudi
soir. Selon le rapporteur général de la commission des Finances, l'UMP
Gilles Carrez, un dispositif plus ou moins analogue a déjà permis de
rapatrier en Italie près de 57 milliards d'euros. Enthousiaste, le
rapporteur du budget au Sénat, Philippe Marini, y voit «un très bon
signal» et a chiffré le gain possible entre «500 millions et un milliard
d'euros».
Pilotée par Bercy, une «expertise approfondie» va
être lancée pour évaluer si les mesures mises en œuvre dans d'autres
pays européens se révèlent concluantes. En Allemagne – le modèle de
Jean-Pierre Raffarin –, les propriétaires de capitaux rapatriés sont
exemptés d'amende depuis le 1er janvier à condition de s'acquitter, dans
les dix jours suivant la déclaration de retour, d'un versement
forfaitaire de 25 % cette année, puis de 35 % jusque fin mars 2005. Le
gouvernement allemand espère ainsi récuperer 5 milliards d'euros. En cas
de succès de cet «audit», la nouvelle taxe pourrait faire son apparition
en France dès la loi de finances 2005.